Data Centers et IA en 2026 : Le grand écart entre hyper-rentabilité, urgence foncière et acceptabilité locale
Table ronde au Salon Immobilier Bas Carbone
L’essor de l’intelligence artificielle accélère brutalement les besoins en infrastructures numériques. Mais derrière la course à la puissance de calcul se joue désormais une autre bataille : celle du foncier, de l’énergie, des ressources et de l’acceptabilité locale.
À l’occasion du SIBCA 2026, Ville de Demain a réuni élus, aménageurs, investisseurs et experts du secteur autour du thème « Data Centers : La nouvelle ruée vers l’or ? »
L’économie numérique mondiale traverse un point d’inflexion majeur dont les ondes de choc percutent directement nos territoires. Avec des investissements (CAPEX) prévus à hauteur de 750 milliards d’euros par les géants de la technologie pour la seule année 2026, l’Intelligence Artificielle redessine l’aménagement urbain. Décryptage d’une révolution où le risque financier a laissé place à un impératif : l’acceptabilité sociale.
L'explosion de l'IA : Pourquoi les data centers doivent-ils s’implanter au cœur de nos villes ?
Pour comprendre la frénésie actuelle entourant les data centers, il faut saisir le basculement technologique en cours entre l’apprentissage des algorithmes (l’entraînement) et leur utilisation quotidienne (l’inférence) :
« Imaginez que vous êtes un étudiant qui prépare un concours. Toute la phase où vous allez réviser, faire des fiches et bosser pendant longtemps, c'est l'entraînement de l'IA. L'inférence, c'est quand vous êtes devant le jury et que vous devez donner immédiatement la bonne réponse. L'entraînement a déjà bien commencé [...] Mais avec l'utilisation croissante des requêtes (prompts), l'inférence va dépasser l'entraînement en 2027. Vous ne voulez pas attendre trois quarts d'heure pour avoir votre réponse. Les data centers doivent donc être proches de nous. »
Nicolas Régnier, Président de Ville de Demain
Cette exigence de proximité immédiate impose l’implantation de mégastructures industrielles au cœur des bassins urbains.
Le nouveau paradigme financier : le risque se déplace vers l’acceptabilité sociale
L’attractivité des data centers a totalement muté. Dans un marché de l’immobilier tertiaire par ailleurs atone, l’hébergement de données affiche des rendements inédits. À titre d’exemple, un terrain industriel en friche acquis 17 millions d’euros à Vélizy a vu sa valorisation bondir à 80 millions d’euros par la simple sécurisation de son permis de construire et de son raccordement électrique.
Soutenus par les baux fermes (15 à 25 ans) des GAFAM, ces projets sont financés jusqu’à 80 % par les banques. Le risque de vacance commerciale est statistiquement nul. Comme l’a souligné Stanislas Bernard, Président de Twenty-First Capital :
« Le risque a changé. Ce n'est plus : "Vais-je trouver un utilisateur ?", c'est : "Vais-je arriver à le construire ?". Les obstacles sont l'acceptabilité de la population, les recours sur le permis, et surtout le raccordement électrique. »
Stanislas Bernard, Président de Twenty-First Capital
Dès lors, l’intégration territoriale soignée et la pacification des relations avec les riverains ne sont plus des artifices de communication (greenwashing), mais la méthode de « dérisquage » absolue exigée par la finance pour sécuriser ses actifs face aux potentiels recours juridiques.
Foncier et Loi ZAN : La fin des méga-campus horizontaux
Accueillir une telle industrie au cœur des métropoles relève d’un choix politique épineux. Geoffroy Boulard (France Urbaine) a rappelé avec lucidité que dans des bassins denses comme le Grand Paris, affecter un hectare de foncier à un data center entre en concurrence frontale avec les programmes de logements sociaux.
Face à la loi Zéro Artificialisation Nette (ZAN), l’urbanisme technologique fait sa révolution et abandonne le modèle anglo-saxon. L’ère des immenses « boîtes à chaussures » de plain-pied étalées sur 20 hectares de terres agricoles est révolue en France.
« Je préfère un projet dense qui obtient son permis et son offre de raccordement rapidement, plutôt qu'un projet étalé sur 20 hectares qui ne sera pas construit en 2030. Nous assumons de contraindre les architectes pour faire des data centers denses, en allant jusqu'à trois étages de salles IT. »
Jean-Baptiste Rey, Directeur Général par intérim de l'EPA Marne
Énergie et chaleur fatale : le data center, nouveau maillon de l'économie circulaire
Le récit d’une intelligence artificielle précipitant la France dans le black-out électrique est un mythe qu’il convient de déconstruire. Antoine Tobia, Directeur du développement territorial d’EDF, a apporté une rectification fondamentale :
« La France a un parc de production excédentaire depuis 2 ans, avec plus de 90 TWh d'excédent, soit la consommation d'un pays comme la Belgique. Le point limitant, ce n'est pas la production, c'est le réseau. »
Antoine Tobia, Directeur du développement territorial d'EDF
Complexité et sur-mesure : encadrer l'implantation des data centers dans les territoires
Face à cette grille de lecture complexe, Paris–Île de France Capitale Économique et France Urbaine se sont associées à Ville de Demain pour co-rédiger le Guide du Data Center Durable et Acceptable. Un outil conçu pour doter les élus locaux d’indicateurs clairs et adaptés à la réalité de leurs territoires.
« On ne peut pas parler du Data Center. En fait, il y a des Data Centers de différentes tailles, avec différentes implantations, sur des enjeux de foncier, de consommation énergétique et d'eau, en fonction des technologies utilisées. [...] On est là sur une matrice extrêmement complexe qu'on a essayé de démonter étape par étape. »
Chloë Voisin-Bormuth, Directrice générale de Paris–Île de France Capitale Économique
Questions fréquentes (FAQ)
Pourquoi l'essor de l'IA oblige-t-il à implanter des data centers au plus près des villes ?
L’explosion des requêtes quotidiennes (l’inférence) exige un temps de réponse immédiat que l’entraînement distant des algorithmes ne permet pas. Pour éviter la latence, les infrastructures de calcul doivent se rapprocher physiquement des utilisateurs au cœur des bassins urbains.
Quel est le principal risque financier pour un projet de data center en 2026 ?
Le risque ne porte plus sur la rentabilité ou la recherche de clients — garanties par des baux de 15 à 25 ans avec les géants tech —, mais sur l’acceptabilité sociale et administrative. Les oppositions locales, les recours juridiques sur les permis de construire et les délais de raccordement électrique constituent désormais les premiers facteurs de blocage des investissements.
Quels sont les nouveaux indicateurs pour évaluer la durabilité d'un data center ?
Le Guide du Data Center Durable et Acceptable introduit trois métriques territorialisées : l’Indice d’Efficacité Foncière (IEF) pour valoriser la densité verticale, l’Indice de Circularité Énergétique (ICE) pour mesurer la chaleur fatale réellement redistribuée, et l’Indice de Pression Hydrique (IPH) qui adapte la consommation d’eau au stress hydrique réel du bassin versant.
Comment la chaleur d'un data center est-elle réutilisée pour chauffer ou refroidir une ville ?
En refroidissant les serveurs d’IA, l’eau ressort désormais à 60 °C, ce qui permet de l’injecter directement dans les réseaux de chauffage urbains en hiver. L’été, cette chaleur informatique (dite « fatale ») est convertie en froid via des groupes à absorption thermochimiques pour alimenter la climatisation des bâtiments voisins.